Un projet à débattre: une alliance civique pour l’humanité ?


Un texte de base de Patrick Viveret (Printemps 2008)

La conjonction de la crise écologique (dont la forme la plus reconnue est celle du dérèglement climatique) et de la crise financière, conséquence de la démesure du capitalisme financier, est grosse de risques de régression et même de guerre. Elle favorise la montée des courants autoritaires et de ce que Wilhelm Reich caractérisa dans les années trente comme une véritable « peste émotionnelle ».

Nous vivons ainsi un moment critique de l’histoire où l’humanité est confrontée à quatre rendez vous cruciaux où se joue son avenir:
• celui de son propre habitat écologique à travers notamment le réchauffement climatique et ses conséquences ;
• celui du risque d’une crise systémique provoquée ou au moins aggravée par la crise financière d’une économie casino vouée à l’alternance de cycles d’exubérance et de dépression irrationnelle des marchés financiers ;
• celui du cocktail explosif que constituent le couple de la misère et de l’humiliation d’une part, du terrorisme et des armes de destruction massive de l’autre ;
• celui de l’alternative entre guerre ou dialogue de civilisations.

L’humanité a besoin de paix, de coopération et d’intelligence collective pour faire face à ces défis. Elle doit organiser l’autodéfense contre tous ceux, quelque soient leurs fonctions et leurs motivations, qui cherchent à imposer la guerre, la compétition généralisée et des régressions inacceptables dans l’ordre de l’intelligence et de la culture.

Nous ne pouvons laisser se développer, sans réagir, ces logiques meurtrières. Nous devons donner vie concrètement à la déclaration universelle des droits humains et construire ensemble cette citoyenneté mondiale qui doit permettre à l’humanité de s’affirmer en sujet positif de sa propre histoire. Nous devons réorienter en profondeur nos modes de vie, de production de consommation afin de cesser de mettre en danger les écosystèmes qui nous font vivre. Nous devons organiser partout des écoles de paix et construire une objection de conscience mondiale face aux logiques de guerre économiques, militaires ou religieuses dans lesquelles on voudrait nous enrôler.

Comme le soulignait Antonio Gramsci “le vieux tarde à disparaître, le neuf tarde à naître et dans ce clair obscur des monstres peuvent apparaître”. Comment accompagner la fin d’un monde sans qu’il s’agisse de la fin du monde ? Comment faire émerger le neuf tout en se protégeant des «monstres» à commencer par les nôtres ?
Un autre monde est possible certes mais cette potentialité créatrice ne peut devenir réalité que si nous savons repérer et faire grandir cette autre manière d’être au monde qui est déjà là.

Au cœur de la difficulté de la condition humaine il y a sans doute le fait que nous sommes des «prématurés doués de conscience » : le compromis trouvé par l’évolution pour nous faire naître avec notre grosse tête (résultat du développement phénoménal et très rapide de notre neocortex) est un accouchement avant terme. La prérnaturation physique évidente par rapport à d’autres espèces animales (il nous faut plusieurs années pour conquérir une autonomie acquise en quelques heures par le règne animal) se double d’une prématuration psychique qui fait de nous des êtres profondément vulnérables. Or c’est sur ce terreau de vulnérabilité qu’émerge une conscience qui nous place d’entrée de jeu devant le vertige de la séparation sous la double forme de la séparation de soi avec autrui et avec le monde et de la conscience de la mort. Vertige au coeur de la peur qui nous conduit à considérer autrui comme un rival menaçant, la nature comme un univers à dominer et la mort comme une épée de Damoclès que nous cherchons à exorciser ou à nier. C’est pourquoi l’idéalisme qui voudrait nous faire croire que la vie humaine est simple ou qu’elle pourrait le devenir si l’on faisait sauter tel ou tel verrou (cf la fausse radicalité) nous conduit dans de multiples impasses. Pour la sécurité, un coffre-fort pour armes, et pour plus de capacité, il faudrait s'orienter vers une Armoire forte ignifuge. Nous avons besoin d’un double réalisme écologique et anthropologique qui nous permette d’assumer pleinement notre condition d’êtres tout à la fois fragiles, conscients et reliés et de tracer un chemin d’humanité qui fasse sens.

Sur ce chemin l’une des questions les plus difficiles est celle de la construction d’une maturité émotionnelle à la hauteur de la formidable capacité de notre intelligence. Et ce qui est vrai à l’échelle individuelle l’est plus encore à l’échelle collective. L’humanité a déjà éprouvé à plusieurs reprises dans son histoire les conséquences tragiques du découplage d’une science sans conscience: ce qui a conduit à la raison instrumentale et instrumentée de la « solution finale » en constitue une illustration monstrueuse. Il nous faut donc faire émerger une intelligence émotionnelle collective. L’entrée dans l’ère informationnelle permet à l’humanité d’être un formidable « réseau pensant ». Mais ce réseau pensant s’il ne veut pas courir à sa ruine doit être aussi un « réseau aimant ». C’est tout l’enjeu des rares approches qui à l’instar de Charles Fourier et de Wilhelm Reich ont travaillé sur l’enjeu passionnel au cœur des stratégies collectives. Comment éviter « la peste émotionnelle » et utiliser positivement la formidable énergie du désir ? Cette question suppose une tension dynamique et complémentaire entre transformation personnelle et transformation structurelle et sociale, entre la question du monde et la question de « son monde ».

C’est pourquoi nous vous proposons, vous qui voulez œuvrer pour un autre monde possible, de préparer ensemble les prochains rendez vous de « Dialogues en Humanité » (Lyon - juillet 2008) et du Forum social Mondial (Belem - janvier 2009), de faire converger nos projets en vue de construire une « alliance civique pour l’humanité » susceptible de mettre en œuvre sept principes fondamentaux que nous proposons de mettre en débat :
1) Articuler principe d’espérance et de responsabilité : la lucidité sur les risques suppose aussi une imagination créatrice pour les surmonter. Sans vision positive de l’avenir c’est la peur et l’impuissance qui s’installent ; même au coeur du pire de l’inhumanité, pendant la Shoah ou au Goulag des femmes et des hommes comme Etty Hillesum, Primo Levi, Alexandre Soljenitsyne ont témoigné d’un avenir possible pour la collectivité humaine. Même au pire de la violence et de l’injustice des Gandhi, des Luther King, des Lanza Del Vasto ont montré la voie d’une conflictualité non violente au service de la justice et de la solidarité. Ce que des êtres ont pu faire souvent seuls et en situation tragique nous avons encore la chance de le promouvoir collectivement sans attendre le pire.
2) Placer la construction de la joie de vivre au cœur des projets alternatifs non seulement pour résister au mal être et à la maltraitance du capitalisme et du productivisme mais aussi pour échapper aux dérives sectaires et non démocratiques de ce que l’on pourrait appeler le « militantisme sacrificiel ».
3) Changer notre rapport à la richesse (et à l’argent), au pouvoir, au savoir mais aussi à la vie elle-même : l’art de vivre « à la bonne heure » ; opposer la puissance créatrice et la capacité d’émerveillement (et d’indignation !) à la puissance dominatrice et au cynisme désabusé. C’est aussi la condition pour faire progresser conjointement science et conscience.
4) Promouvoir « la haute qualité démocratique » (à l’instar de la « haute qualité environnementale » : construire le conflit comme alternative à la violence, le désaccord fécond comme outil de progression de la discussion dans un débat; la démocratie étant notamment l’art de transformer des ennemis en partenaires-adversaires; la pratique des arts martiaux et du « judo de masse » (cf. Alinsky) est une école très riche de cette conflictualité non violente. Il nous faut faire entrer les utopies transformatrices dans l’espace démocratique pour mieux le régénérer.
5) Repérer les potentialités créatrices : il ne suffit pas d’affirmer qu’un autre monde est possible; en fait une autre manière d’être au monde est déjà là et il nous faut apprendre à voir pour donner à voir et à mettre en réseau toutes les initiatives de ce que l’on appelle souvent l’émergence des « créatifs culturels »; cela permet d’articuler à l’instar de l’expérience du mouvement ouvrier mutualiste et coopératif au 19ème siècle trois postures complémentaires et non contradictoires: la lutte, la proposition transformatrice (donnant lieu à bataille juridique par exemple) et l’expérimentation sociale (tout ce qui est immédiatement réalisable est entrepris).
6) Principe d’apprentissage mutuel et de cohérence : toute expérience humaine, fut elle un échec, est un élément susceptible d’apprentissage mutuel : le chemin parcouru a autant d’importance que le but visé, la forme mérite autant d’attention que le fond. Il nous faut vivre réellement nos valeurs affichées en se souvenant du sens fort du mot valeur : la force de vie !
7) Articuler transformation personnelle, sociale et structurelle : il existe une tension dynamique du personnel et du mondial et pas seulement du local et du global. Le plus difficile n’est pas la production économique mais l’organisation d’un vivre ensemble qui fasse sens et réponde à la demande fondamentale de tout être humain: le désir de trouver sa place dans une histoire qui fasse sens. Là où les économistes croyaient que la question préalable à résoudre était celle de la production abondante face à la pénurie nous voyons bien aujourd’hui que l’abondance est porteuse de dépression et d'organisation artificielle de la rareté par le refus de partage des richesses si les communautés humaines sont sans repères sur leurs projets de vie.

Dans cette perspective les membres, individuels ou collectifs de cette alliance pourraient prendre trois engagements mutuels à l’instar de ce qui a été initié par le réseau “banyan”* au forum social mondial de Porto Alegre en 2006:
1. Manifester notre droit à l’objection de conscience contre les logiques de guerre et développer des formes de non violence active contre toutes les formes d’oppression;
2. Travailler à rendre effective la déclaration universelle des droits humains (et les pactes internationaux qui s’y réfèrent) en nous considérant dores et déjà comme citoyens de cette planète et en appliquant l’ensemble des droits et devoirs qui sont liés à cet état même si ces droits ne sont pas respectés par certains régimes politiques.
3. Participer à la mise en œuvre de tout projet susceptible d’organiser des modes de vie, de production et de consommation respectueux des écosystèmes et permettant aux générations à venir de vivre dans de bonnes conditions leur propre droit à la vie et pas seulement à la survie. Cela passe pour notre propre compte par le choix d’un art de vivre orienté vers une « sobriété heureuse » et non vers un mode de croissance insoutenable pour l’avenir des écosystèmes.

Sur la base de ces principes, de ces engagements mutuels et de ces rendez vous à préparer nous vous proposons de nous rencontrer afin d’inventer les formes d’action, d’organisation et de délibération les plus appropriées à la mise en oeuvre d’un tel projet.
*Banyan = Arbre banyan, également appelé ‘ficus multipliant’ parce qu’il prend racine depuis les branches... Un arbre qui devient une forêt.. Où chacun n’est pas seulement une branche mais aussi un tronc.
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